Trente ans de conflits armés, une embuscade en Afghanistan qui lui a coûté trois opérations au visage, et des apparitions régulières sur les antennes françaises encore en janvier 2026. Ancienne grand reporter et cheffe du service étranger de TF1 et LCI, Patricia Allémonière a couvert les guerres depuis 1987. Deux livres publiés après son départ de TF1 en 2021 complètent un parcours rare dans le journalisme français.
Sommaire
De Sciences-Po à son premier terrain de conflit
Diplômée de Sciences-Po Paris, section économique, puis d’un troisième cycle en sociologie politique, Patricia Allémonière débute comme pigiste permanente au magazine Le Point avant d’intégrer TF1. Ses premiers mois à la rédaction sont loin des zones de guerre : on lui confie un reportage sur la pomme Golden. Elle passe par le service économique. Puis la direction de TF1, constatant que France 2 déploie déjà des femmes sur les terrains de crise, décide d’en faire autant.
Elle part au Mozambique. C’est là que tout se décide.
Elle y découvre ce qui deviendra sa signature professionnelle pendant trois décennies : « Ce qui m’intéressait dans la guerre, ce n’était pas les boum boum, c’était l’humain : dans la guerre, on rencontre des hommes et des femmes qui se dépassent. »
Une carrière construite conflit après conflit
De 1987 à 2021, la journaliste de guerre couvre pratiquement toutes les grandes crises contemporaines depuis TF1 :
- 1987 à 1991 : Correspondante permanente à Jérusalem, elle couvre la première Intifada puis la première guerre du Golfe.
- Début des années 1990 : Cheffe de bureau à Londres pendant la vague d’attentats de l’IRA.
- À partir de 1994 : De retour en France, elle enchaîne les terrains les plus exposés : Bosnie, Kosovo, Algérie, Rwanda, République démocratique du Congo, Iran, Afghanistan, Irak, Syrie, Yémen, Libye, Gaza.
- Jusqu’en 2021 : Elle dirige simultanément le service étranger et défense de TF1 et LCI.
Ce dernier point disparaît de la plupart des biographies qui circulent sur elle. Patricia Allémonière n’est pas seulement une correspondante de guerre. Elle a piloté des équipes en zones d’instabilité extrême, géré des correspondants sous pression permanente, pris des décisions éditoriales depuis des endroits où l’erreur pouvait coûter des vies.
Afghanistan, 7 septembre 2011
C’est la date la plus associée à son nom. Ce jour-là, elle accompagne une unité de l’armée française dans la vallée d’Alasay. Une embuscade tendue par des insurgés se transforme en affrontement ouvert. Cinq heures de combat. Puis une roquette frappe en haut d’une fenêtre.
Dans ses propres mots : « Au bout de 5 heures de combat, une roquette a tapé sur le haut de la fenêtre et les éclats m’ont blessée. »
Elle sera opérée trois fois au visage et conserve des séquelles durables. Rapatriée le lendemain à la base militaire, elle appelle sa fille depuis son brancard. Son menton blessé l’empêche de parler correctement. Elle promet d’apparaître le lendemain soir en direct au journal de 20h pour prouver qu’elle va bien. Promesse tenue.
Dans Elles risquent leur vie, elle l’écrit sans détour : « Je voulais témoigner de la vie des soldats, des accrochages quotidiens. Je n’avais pas vécu tout cela pour rien. »
En février 2012, elle reçoit les Lauriers Grand Reporter pour ses reportages de 2011 et l’ensemble de sa carrière.
Anaïs, une fille élevée à distance
Sa fille Anaïs naît en décembre 1993. Trois mois plus tard, Patricia Allémonière repart en Bosnie. Son père, un diplomate français, s’installe à Bruxelles deux ans après la naissance d’Anaïs. Ce sont les grands-parents, la famille et une nounou qui assurent le quotidien.
Sur conseil d’un pédopsychiatre, elle met en place un rituel : un appel téléphonique à heure fixe chaque soir, quel que soit le décalage horaire. Elle dit elle-même : « Je l’appelais tous les soirs à la même heure. Il y a peut-être quatre ou cinq fois où je n’ai pas pu, parce que ça ne captait pas ou parce que c’était trop dangereux, mais je la prévenais toujours la veille. »
Sur ce choix de vie qu’elle a souvent dû défendre publiquement, sa position n’a jamais varié : « Parce qu’une femme n’est pas qu’une mère ; c’est un être humain avec ses envies de désirs et de réalisations. Et mes envies, c’était le grand reportage. »
Ces vingt ans d’appels téléphoniques formeront l’ossature de son deuxième livre.
L’une des premières femmes reporters de guerre à TF1
Patricia Allémonière et Marine Jacquemin font partie des pionnières à TF1 dans le reportage de guerre. Les générations suivantes, dont Anne-Claire Coudray et Liseron Boudoul, ont suivi en couvrant les conflits des années 2010.
Elle a publiquement dénoncé l’inégalité salariale vécue au sein de la chaîne : à travail identique, les hommes du service étranger étaient mieux payés. Elle a aussi décrit la pression sociale particulière pesant sur les mères reporter, sans équivalent pour les pères dans les mêmes situations professionnelles.
Deux livres écrits depuis le terrain
Elles risquent leur vie (Tallandier, 10 janvier 2019) réunit Patricia Allémonière avec quatre consœurs reporters de guerre de TF1 : Anne Barrier, Liseron Boudoul, Anne-Claire Coudray et Marine Jacquemin. L’ouvrage est préfacé par Catherine Nayl, directrice éditoriale de TF1, et par Nonce Paolini, alors PDG de la chaîne. Cinq femmes racontent Kaboul, Beyrouth, Homs, Tripoli, Mossoul : la peur, la solitude, le retour difficile en France, le sexisme de certains confrères.
Au cœur du chaos (Arthaud, 27 septembre 2023) est son récit solo. Trente ans de conflits racontés à sa fille. Anaïs, adulte au moment de l’écriture, contribue ses propres souvenirs au début de chaque chapitre. Le livre naît d’une conversation entre elles : Anaïs lui écrit deux pages sur ce qu’elle a vécu enfant pendant les absences de sa mère. Ces deux pages suffisent à convaincre Patricia Allémonière d’écrire.
Ce qu’elle fait en 2026
Patricia Allémonière quitte TF1 en 2021, après trente ans dans la maison. Elle ne disparaît pas pour autant. Elle intervient désormais sur France 24, France Info, Public Sénat et Arte comme chroniqueuse spécialiste des questions internationales.
En janvier 2026, elle était encore invitée sur France Info canal 16 pour analyser la crise iranienne, puis sur C dans l’air (France 5) pour commenter la politique américaine et la géopolitique mondiale. Elle donne également des conférences sur la gestion de crise, le leadership sous pression et la prise de décision en situation d’incertitude.
Elle se décrit elle-même comme « plus cigale que fourmi », femme du moment présent, jamais projetée à long terme. Pourtant, trois décennies d’archives à TF1, deux livres publiés et des présences régulières sur les antennes françaises jusqu’en 2026 témoignent du contraire. Patricia Allémonière, qu’elle le revendique ou non, a construit quelque chose qui dure.

