Lida Klarsfeld : la fille discrète de Serge et Beate Klarsfeld

En novembre 2024, une avocate française prend la parole devant une classe de lycéens au Lycée Chateaubriand de Rome. Son sujet : le droit des mineurs et la protection de l’enfant. Elle s’appelle Lida Klarsfeld. La fille de Serge et Beate Klarsfeld, celle qui en 2001 s’est levée devant la cour d’assises de Paris pour plaider la condamnation de l’homme dont les agents avaient tué son propre grand-père à Auschwitz.



Une enfance sans distance possible avec l’Histoire

Lida Myriam Klarsfeld naît en 1973 à Paris, dans le 16e arrondissement. Elle grandit dans ce que la famille appelle elle-même un « kibboutz familial » à Passy : plusieurs générations sous le même toit, un compte bancaire partagé, une mission commune.

Son grand-père paternel, Arno Klarsfeld, est arrêté par la Gestapo à Nice le 30 septembre 1943. Il se livre délibérément pour protéger sa femme et ses enfants, cachés derrière une cloison. Déporté depuis le camp de Drancy par le convoi n°61 le 28 octobre 1943, il est assassiné à Auschwitz-Birkenau. Son fils Serge avait huit ans cette nuit-là.

En 1979, Lida a environ six ans quand la voiture familiale est détruite par une bombe dans le garage de leur domicile parisien. Une tentative d’assassinat liée à des réseaux néonazis, en réponse au procès que Serge et Beate avaient arraché à Cologne contre trois hauts responsables de la déportation des Juifs de France.

C’est dans ce contexte qu’elle grandit.


Au barreau de Paris, d’emblée dans les grands procès

Lida Klarsfeld est admise au barreau de Paris à la fin de l’année 1997. Sa première comparution publique en tant qu’avocate a lieu presque immédiatement, dans l’un des procès les plus longs de l’histoire judiciaire française.

Le 12 février 1998, lors de la 67e journée d’audience du procès Maurice Papon, le quotidien Sud Ouest note sa présence dans la salle :

« Tout juste inscrite au barreau de Paris, Me Lida Klarsfeld, la jeune sœur d’Arno et la fille de Serge, se constitue partie civile au nom d’une petite cousine d’Estreja Torres, déportée dans le convoi du 13 mai 1944, avec son mari et ses dix enfants. »

Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde sous Vichy, est jugé pour complicité de crimes contre l’humanité. Lida représente la descendante d’une femme déportée avec son mari et ses dix enfants dans un même convoi. Elle prend sa place aux côtés de son frère Arno sur le banc des parties civiles.

Papon est condamné à dix ans de réclusion criminelle en avril 1998.


2001 : plaider devant la cour d’assises de Paris contre le bourreau de son grand-père

Le moment le plus fort du parcours de Lida Klarsfeld reste le procès d’Alois Brunner, jugé par contumace devant la cour d’assises de Paris en 2001.

Brunner est le bras droit d’Adolf Eichmann et le commandant du camp de Drancy. C’est lui qui a ordonné et organisé l’arrestation à Nice en septembre 1943 dont son grand-père ne reviendra pas. Après la guerre, il se réfugie en Syrie sous la protection du régime Assad. Serge et Beate Klarsfeld le traquent depuis 1977. Beate est expulsée de Syrie à deux reprises, en 1987 et en 1991. Serge en 1990. Les demandes d’extradition françaises et allemandes restent sans réponse pendant plus de vingt ans.

En 2001, après vingt-quatre ans d’efforts, les Klarsfeld obtiennent son procès par contumace.

Le site officiel de la FFDJF l’indique sans ambiguïté : « Serge, Arno et Lida ont plaidé l’affaire. »

Brunner est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. La salle d’audience est remplie de militants des Fils et Filles des Déportés Juifs de France. Il mourra vraisemblablement en 2002 dans un immeuble de Damas, sans jamais avoir comparu vivant devant un tribunal.

Lida Klarsfeld avait 28 ans. Elle venait de plaider pour la condamnation perpétuelle de l’homme dont les agents avaient tué son grand-père cinquante-huit ans plus tôt.


Sienne, Carlo et le départ vers Rome

Sa vie prend une autre direction dans les années suivantes. Lida épouse Carlo, un financier italien, lors d’une cérémonie à Sienne. Le mariage devait être célébré par le Cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, lui-même né de parents juifs polonais et dont la mère fut assassinée à Auschwitz. Son état de santé l’en empêche. Il décède le 5 août 2007.

Le Père Patrick Desbois préside la cérémonie à sa place. Directeur du Service épiscopal pour les relations avec le judaïsme, fondateur de l’association Yahad-In Unum qui documente la Shoah par balles en Ukraine, Desbois est un proche collaborateur de Lustiger et une figure que Serge Klarsfeld a lui-même soutenu publiquement.

Serge le consigne dans un bulletin de la FFDJF :

« Le Cardinal Lustiger devait marier notre fille à Sienne en juin ; son état de santé l’en a empêché et c’est l’un de ses proches, le Révérend Père Patrick Desbois […] qui a remplacé le Cardinal en cette circonstance. »

Après son mariage, Lida quitte le barreau de Paris et s’installe à Rome avec Carlo et leurs trois enfants. La FFDJF la décrit simplement comme « plus réservée » que son frère : « avocate, elle a déserté le Barreau pour s’occuper à Rome de ses trois enfants et de son mari. »


Rome, novembre 2024 : avocate bénévole pour les droits des mineurs

Elle n’a pas abandonné le droit pour autant.

Le Lycée Chateaubriand de Rome, établissement officiel de l’enseignement français en Italie, publie sur son site en janvier 2025 un compte-rendu daté du 19 novembre 2024 :

« Les élèves […] ont rencontré Mme Lida Klarsfeld de l’association d’avocats bénévoles RUP, agréée et sous convention avec les Ministères de la Justice et de l’Éducation nationale. Le thème du droit des mineurs et plus particulièrement l’intérêt de l’enfant a été abordé. »

RUP est une association de juristes bénévoles en partenariat officiel avec les ministères français de la Justice et de l’Éducation nationale. En 2024, Lida Klarsfeld intervient auprès de lycéens romains sur les droits des enfants et leur protection juridique. Sa pratique a changé de terrain. Pas son rapport au droit.


Ce que son père a dit d’elle en 2024

Dans un entretien au magazine Transfuge publié en avril 2024, Serge Klarsfeld répond à une question sur l’engagement de ses enfants. Sur Lida, sa réponse est brève et directe : « on a été moins oppressif avec elle qu’avec Arno. »

Arno occupe depuis vingt ans les plateaux de télévision, les tribunes d’opinion et les colonnes de presse. Lida vit à Rome, élève ses enfants, forme des lycéens au droit des mineurs dans une école française, et n’apparaît dans aucune actualité nationale.

Pourtant, en 2001, c’est elle qui s’est levée dans une salle d’audience parisienne pour condamner l’homme qui avait tué son grand-père. Pas devant les caméras. Devant une cour d’assises.


Sources : site officiel FFDJF (klarsfeld-ffdjf.org), bulletin FFDJF cité par Véronique Chemla, Sud Ouest (procès Papon, 12 février 1998), Transfuge magazine (avril 2024), Lycée Chateaubriand Rome (janvier 2025), Wikipedia FR/EN, Mémorial de la Shoah.

Audrey Huard
Audrey Huardhttps://lemagazinefrancais.fr/
Audrey Huard a fondé Le Magazine Français en février 2026 depuis Berlin, où elle suit de près l'actualité française depuis des années. Politique, people, célébrités, culture, sport — elle couvre tout ce qui fait parler la France, avec un œil extérieur qui fait toute la différence.

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