À 35 ans, Bela Cohn-Bendit entraîne la première équipe du FC Gudesding Frankfurt, dirige le pôle commercial d’une société de distribution sportive, et porte un nom dont il sera, de son propre aveu, le dernier représentant. Fils de Daniel Cohn-Bendit, oui. Mais surtout quelqu’un qui a construit sa propre trajectoire à Francfort, loin des plateaux télévisés.
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Le dernier à porter ce nom
Jusqu’à ses 18 ans, Bela s’appelait Bela Apel. Le nom de sa mère, Ingrid Apel, Francfortoise de naissance et ancienne enseignante. La famille avait fait ce choix délibérément : son père, Daniel Cohn-Bendit, figure incontournable de Mai 68 en France et ancien codirigeant du groupe des Verts au Parlement européen, est une personnalité publique exposée. Grandir sous ce nom, c’était grandir sous les projecteurs dès le départ.
À 18 ans, après en avoir discuté avec ses parents, Bela a choisi d’adopter le patronyme Cohn-Bendit. Sa mère a accepté, non sans une certaine tristesse. Lui assume pleinement ce choix, avec une raison précise en tête : il est aujourd’hui le dernier homme vivant à pouvoir porter et transmettre ce nom.
Son oncle Gabriel Cohn-Bendit, né en 1936 à Montrouge et mort le 17 décembre 2021 à Toulouse, avait deux enfants qui n’auront pas de descendance. La ligne directe s’arrête là.
Le patronyme lui-même est une construction récente. Son grand-père Erich, l’un des nombreux avocats berlinois qui s’appelaient Cohn, y a accolé le nom de jeune fille de sa mère, Bendit, après avoir décroché son barreau. Cohn-Bendit est né dans un cabinet berlinois au début du XXe siècle, et ce sera Bela qui le portera en dernier.
Une famille que l’Histoire a traversée
Pour saisir qui est Bela Cohn-Bendit, un détour par ses grands-parents paternels s’impose.
Erich Cohn-Bendit (1902-1959) était avocat à Berlin, militant trotskiste et défenseur du Rote Hilfe. Il a notamment représenté Hans Litten, l’avocat qui avait contre-interrogé Hitler en 1931. Dès 1932, menacé, Erich et sa femme Herta (née David, 1908-1963) ont fui l’Allemagne et se sont réfugiés à Paris. Dans la capitale, ils ont côtoyé un cercle d’intellectuels juifs en exil qui comprenait Walter Benjamin et Hannah Arendt.
Pendant la guerre, la famille s’est repliée à Montauban. Gabriel, alors enfant, a vécu neuf ans caché sous une fausse identité chez des résistants français. Des proches restés à Berlin ont été déportés à Riga en 1942 et 1943.
C’est en avril 1945, dans ce Montauban libéré, que Daniel Cohn-Bendit est né. En 1952, Erich est retourné à Francfort ouvrir un cabinet. Il y a représenté la Communauté juive de Francfort comme avocat.
Bela a grandi avec toute cette mémoire familiale en arrière-plan. Il a d’ailleurs été dispensé du service militaire en Allemagne en tant que descendant de survivants de la Shoah, une exemption qu’il juge personnellement juste et nécessaire.
Son propre parcours
Bela a grandi dans le quartier du Westend à Francfort. Il a passé son Abitur en 2009 à l’Elisabethenschule, une école avec laquelle il garde un lien fort : depuis juin 2020, lui et son père sont parrains officiels de l’établissement dans le cadre du programme national Schule ohne Rassismus, Schule mit Courage.
Après le bac, il part à Paris travailler dans un centre social chrétien accueillant une trentaine d’enfants, une expérience qui lui tient lieu de service civil de remplacement. Ensuite, un semestre de droit à Münster, vite abandonné. Il rentre à Francfort pour rejoindre sa compagne de l’époque, aujourd’hui sa femme.
Son parcours universitaire :
- Licence en économie à l’université Goethe de Francfort, obtenue en 2014
- Master en sociologie économique et financière, également à Goethe, achevé en 2019
Sur le plan professionnel, il passe par la Deutsche Börse, un organisme d’éducation interculturelle francfortois, puis deux ans comme directeur sportif à plein temps au TuS Makkabi Frankfurt, l’un des plus grands clubs sportifs de la ville avec quelque 1 600 membres. Il rejoint ensuite CrowdDesk GmbH comme responsable des partenariats, une société spécialisée dans les logiciels de financement participatif. Aujourd’hui, il est Chief Commercial Officer (CCO) chez Sportissimi GmbH, distributeur en ligne d’articles de sport basé à Francfort.
FC Gudesding : un club fondé autour d’une table de cuisine
En 2011, dans une colocation étudiante de Francfort, Bela et quelques amis décident de monter un vrai club de football, pas une équipe de loisir. Ils veulent jouer dans un championnat, avec des matchs officiels et des résultats à défendre. Le nom Gudesding signifie à peu près « bonne chose » en dialecte francfortois.
Le FC Gudesding Frankfurt est enregistré officiellement en 2012. Dès sa première saison en Kreisliga B, le club monte en Kreisliga A. Il compte aujourd’hui trois équipes masculines, une équipe féminine, une section basketball et trois équipes de jeunes. Les origines des pères de joueurs couvrent une vingtaine de nationalités. Six réfugiés syriens ont été intégrés dans les effectifs.
Quelques faits notables sur le club :
- Daniel Cohn-Bendit en est le président d’honneur
- Marc Stendera (Eintracht Frankfurt) et l’ancien international allemand Sebastian Jung (une sélection, 2014) figurent parmi les soutiens du club
- Le FC Gudesding est le seul club d’Allemagne à arborer sur ses maillots le « White X », symbole du Commissaire indépendant pour la protection des mineurs contre les abus sexuels
Le Spieltag gegen Antisemitismus
Dans la nuit d’avril 2016, la pelouse artificielle du FC Gudesding dans le parc Ostpark de Francfort est vandalisée. Croix gammées, symboles SS, le code « 88 » utilisé dans les milieux néonazis pour « Heil Hitler », et des slogans comme « Lauf, Jude, lauf » sont tracés sur le terrain. Les filets sont découpés. Le club porte plainte. Les auteurs ne seront jamais identifiés.
La réponse de Bela Cohn-Bendit et du FC Gudesding est directe : organiser le premier Spieltag gegen Antisemitismus le 17 avril 2016. Un appel est lancé à tous les clubs de football de Francfort pour qu’ils prennent position publiquement contre l’antisémitisme.
Les résultats de cette mobilisation :
- 13 à 14 clubs participent à la journée
- L’Eintracht Frankfurt et le FSV Frankfurt publient des déclarations officielles de solidarité
- Environ 250 spectateurs se déplacent, dont le bureau de la Communauté juive de Francfort
- Le FC Gudesding reçoit le prix « im gedächtnis bleiben » décerné par le Frankfurter Fanprojekt
Une deuxième édition suit en avril 2018. La journée est reconduite chaque année depuis.
En 2019, dans une interview accordée au Journal Frankfurt, Bela Cohn-Bendit a déclaré : « Nous devons sans cesse nous opposer à l’antisémitisme et au racisme. Dans cet engagement, il ne peut jamais y avoir de ‘trop’. »
Sa conviction centrale : les clubs sportifs sont, après l’école, l’endroit le plus important pour combattre les préjugés. Parce que le sport rassemble tout le monde, peu importe les origines ou les croyances.
Paris, avril 2010 : deux fils sur la même pelouse
Un détail souvent ignoré, parlant pour un public français. Le 15 avril 2010, le Variétés Club de France dispute son 2 000e match au Stade Jean-Bouin à Paris. L’équipe des Variétés aligne Pierre Sarkozy, fils aîné du président de la République, aux côtés d’Alain Giresse, Dominique Rocheteau, Claude Puel et Antoine Kombouaré. Face à eux, la sélection républicaine comprend François Baroin, Éric Woerth, Luc Châtel, Bernard Laporte, et Bela Cohn-Bendit, alors âgé de 19 ans. Le match est organisé au profit de la recherche de l’Institut Henri Mondor.
Pour qui connaît la place de Daniel Cohn-Bendit dans l’histoire politique française, voir son fils sur cette pelouse parisienne aux côtés de la classe politique française a quelque chose d’assez saisissant.
Depuis septembre 2024 : entraîneur principal au FC Gudesding
En septembre 2024, Bela Cohn-Bendit est nommé entraîneur principal de la première équipe du FC Gudesding Frankfurt. Il remplace Alexander Root, contraint de quitter son poste pour des raisons professionnelles, mais qui reste au club comme joueur et conseiller du bureau. Bela prend les rênes d’une équipe en difficulté en Kreisoberliga Frankfurt, accompagné des adjoints Paul Weiss et Fabian Beltz.
La déclaration officielle du club est claire : « Le FC Gudesding se réjouit de voir Bela Cohn-Bendit de nouveau sur le bord du terrain. »
À 35 ans, le fils de Dany le Rouge n’a pas cherché à imiter son père ni à s’en éloigner par principe. Il a simplement fait ce que peu de fils de personnalités publiques réussissent : construire quelque chose qui lui appartient. Un club de football qui refuse de fermer les yeux sur les dérives racistes, une carrière professionnelle menée en parallèle, et un nom familial porté avec une conscience rare de ce qu’il représente. Ce que Bela Cohn-Bendit a bâti à Francfort, il l’a bâti à sa façon.

