Son nom est presque toujours cité en référence à Amanda Lear. Mais Alain-Philippe Malagnac d’Argens de Villèle était tout sauf un personnage de second plan. Fils adoptif de Roger Peyrefitte, l’un des romanciers les plus sulfureux de France, producteur ruiné d’un show légendaire de Sylvie Vartan, aristocrate aux racines profondément ancrées dans l’histoire politique française — et mari d’Amanda Lear pendant vingt et un ans, jusqu’à sa mort dans un incendie, dans la nuit du 15 au 16 décembre 2000 à Saint-Étienne-du-Grès.
Sommaire
Une noblesse ancrée dans l’histoire de France
Né le 16 juillet 1951 à Paris, Alain-Philippe Malagnac est issu de la famille de Villèle, lignée nobiliaire toulousaine admise à l’Association de la Noblesse Française en 1944. Le membre le plus connu de cette famille reste Joseph de Villèle, Premier ministre de France de 1821 à 1828 sous la Restauration bourbon, chef de file des ultra-royalistes sous Louis XVIII puis Charles X.
Ce pedigree ne le définit pas, mais il porte ce nom avec toute sa charge historique. C’est une autre rencontre, pourtant, qui va orienter toute sa vie.
1964 : le tournage à l’abbaye de Royaumont
À douze ans et demi, Alain-Philippe Malagnac obtient un petit rôle de figurant dans Les Amitiés particulières, film adapté du roman de Roger Peyrefitte, tourné à l’abbaye de Royaumont en 1964. Sur le plateau, il croise l’auteur. Entre l’enfant et l’écrivain, une admiration mutuelle s’installe immédiatement.
Peyrefitte va raconter cette relation dans deux romans autobiographiques. D’abord Notre Amour (Flammarion, 1967), puis L’Enfant de cœur (Albin Michel, 1978), dans lequel Malagnac apparaît sous le pseudonyme « Astolphe ». Ce second livre, qui dépasse les 400 pages, est à la fois le portrait d’une passion hors norme et une satire de tout le milieu social gravitant autour d’eux — banquiers, commissaires-priseurs, experts d’art compris.
À seize ans, Malagnac devient le secrétaire particulier de Peyrefitte. Il sera formellement adopté par lui à l’âge adulte et désigné, selon les propres mots de l’écrivain, légataire universel.
Le Palais des Congrès, la ruine et une tentative de suicide
C’est par le chanteur et auteur Guy Bonnardot, qu’il fréquente dans les années 1970, qu’Alain-Philippe Malagnac entre dans le monde du spectacle français. Via ce réseau, il côtoie des noms majeurs : Sheila, Claude François, Johnny Hallyday, et surtout Sylvie Vartan, avec qui une vraie complicité se noue.
En 1975, à 24 ans à peine, il décide de produire le premier grand show à l’américaine de Sylvie Vartan au Palais des Congrès de Paris. Le spectacle attire le public. En coulisses, c’est le désastre.
La biographie Roger Peyrefitte — Le Sulfureux d’Antoine Deléry est précise sur ce point : sans expérience de production à cette échelle et mal conseillé, le jeune homme voit des millions s’évaporer. La débâcle financière aboutit à une tentative de suicide. Roger Peyrefitte, père adoptif et garant moral du projet, épongera les dettes pendant des années. Toute cette période est relatée dans L’Enfant de cœur, publié en 1978.
Amanda Lear, Le Palace et un mariage que la France n’a jamais reconnu
À la fin de 1978, Alain-Philippe Malagnac entre au Le Palace, la discothèque parisienne alors considérée comme l’équivalent du Studio 54 new-yorkais. C’est là qu’il rencontre Amanda Lear, au sommet de sa carrière en Europe.
Le 13 mars 1979, pendant un voyage aux États-Unis, ils se marient à Las Vegas.
Ce que la plupart des articles ne mentionnent pas :
- Salvador Dalí et son épouse Gala s’opposaient fermement à ce mariage et avaient tenté de convaincre Amanda Lear de le faire annuler
- Cette désapprobation marque le début de l’éloignement progressif entre Amanda et son mentor de vingt ans
- L’union n’a jamais été officiellement enregistrée par l’État français
Malgré cela, le couple tient vingt et un ans. Malagnac est présent dans Amanda Lear Live (1980), sa seule apparition officielle à l’image selon l’IMDb.
La nuit du 16 décembre 2000 à Saint-Étienne-du-Grès
Amanda Lear est à Milan pour un tournage télévisé. Aux alentours de 6 heures du matin, un incendie se déclare dans leur mas provençal de Saint-Étienne-du-Grès, dans les Bouches-du-Rhône. La propriété, une ancienne école de jeunes filles aux volets bleus récemment acquise, brûle presque entièrement.
Deux hommes meurent cette nuit-là, tous deux des suites de l’inhalation de gaz toxiques :
- Alain-Philippe Malagnac, 49 ans
- Didier Dieufis, ami proche d’Amanda Lear
Dans les décombres, une quinzaine de toiles de Salvador Dalí, dont Amanda avait été la muse pendant près de deux décennies, sont détruites.
C’est le maire de Saint-Étienne-du-Grès, puis son ami Michel Drucker, qui joignent Amanda par téléphone depuis l’Italie pour lui annoncer la nouvelle.
L’enquête, l’accident et les rumeurs qui n’ont jamais cessé
Après investigation, les enquêteurs retiennent la thèse de l’accident d’origine électrique. Un an après les faits, Amanda Lear résume les conclusions officielles dans Le Parisien :
« Les conclusions sont claires : l’acte de malveillance est écarté et l’imprudence ou la fausse manœuvre sont privilégiées. »
Les enquêteurs précisent en parallèle n’avoir retrouvé aucun liquide inflammable susceptible d’expliquer le départ de feu.
Deux rumeurs circulent néanmoins dans la presse à scandale. La première évoque un pacte de suicide : dans ses écrits, Roger Peyrefitte avait mentionné un accord selon lequel le survivant mettrait fin à ses jours à la mort de l’autre. Malagnac décède six semaines exactement après Peyrefitte, mort à Paris le 5 novembre 2000 d’une maladie de Parkinson. La seconde théorie l’associe à des réseaux criminels, sans qu’aucun élément judiciaire ne soit jamais venu l’étayer.
Amanda Lear a réfuté les deux hypothèses, en s’appuyant systématiquement sur les conclusions de l’enquête.
Dans les mois qui suivent, elle vit d’hôtel en hôtel, avec deux valises. Elle confie à Le Parisien :
« Je ne suis pas bien. Je prends des antidépresseurs, mon psychanalyste dit que je ne remonte pas la pente. Je suis toujours seule. Je ne peux pas tourner la page tant que la maison ne sera pas complètement reconstruite. »
Fin 2001, elle sort l’album Heart, entièrement dédié à la mémoire de son mari. Elle ne s’est plus jamais remariée.
Alain-Philippe Malagnac avait 49 ans quand il est mort. Une vie qui ne ressemble à aucune autre : enfant de la noblesse française happé par un écrivain à scandale, jeune homme brisé par une ambition trop grande, mari discret d’une des voix les plus reconnaissables du disco européen. Personne ne sait avec certitude ce qui s’est passé cette nuit-là dans le mas de Provence. Ce que l’on sait, c’est qu’Amanda Lear n’en a jamais totalement guéri.

