Elle porte l’un des noms les plus connus de l’histoire de l’art roumain. Son arrière-grand-oncle a passé sa vie à Paris et lui a légué une œuvre exposée face au Centre Pompidou. Elle, elle a choisi les planches, les prisons de Los Angeles, et un couloir mal éclairé à Bucarest pour décrocher le rôle de sa vie.
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Le nom Brâncuși, entre Paris et Hollywood
Ioana Grațiela Brâncuși naît le 23 juillet 1989 à Timișoara, ville de l’ouest de la Roumanie. Constantin Brâncuși (1876-1957), son arrière-grand-oncle, est l’un des sculpteurs les plus influents du XXe siècle. Né dans un village roumain, il marche une grande partie du trajet jusqu’à Paris pour s’y installer, et y travaille jusqu’à sa mort. L’Oiseau dans l’espace, Le Baiser, La Colonne sans fin — ses œuvres ont redéfini la sculpture moderne. À sa mort, il lègue son atelier entier à l’État français. L’Atelier Brancusi, reconstruit à l’identique, se trouve aujourd’hui devant le Centre Pompidou.
Gratiela Brancusi porte ce nom et cette histoire. Mais elle a suivi un chemin radicalement différent.
De Timișoara à Los Angeles : un parcours sans ligne droite
Elle grandit dans la Roumanie post-communiste — Timișoara est précisément la ville où la révolution de 1989 contre le régime Ceaușescu s’est déclenchée. Ses parents divorcent tôt. Sa mère l’élève seule. Elle passe ses étés chez ses grands-parents à la campagne, à monter dans des charrettes pendant les moissons. Son père a des racines romani, grecques et roumaines — une identité multiple qui prendra toute son importance des années plus tard.
Elle étudie le journalisme à l’Université de Bucarest, puis travaille dans la publicité. Elle s’installe à Los Angeles, commence à faire du bénévolat au The Actors’ Gang, compagnie de théâtre à but non lucratif fondée par Tim Robbins. Ce qu’elle veut au départ : devenir artiste pédagogue pour le Prison Project, programme qui amène des ateliers de théâtre directement dans les prisons, les centres de détention pour mineurs et les maisons de réinsertion.
Pour y accéder, elle doit d’abord intégrer la troupe comme actrice. Cela demande plusieurs années de formation. Elle les fait. Elle monte sur scène, puis entre dans les établissements pénitentiaires comme enseignante. Elle dira plus tard que cette expérience a « changé sa perspective sur à peu près tout. »
C’est là qu’elle rencontre Tim Robbins. Ils se marient le 1er février 2017, en secret. Le mariage restera inconnu du public jusqu’en janvier 2021, quand Robbins dépose une demande de divorce. Ils s’étaient séparés en juillet 2020. Le divorce est officiellement finalisé en 2022.
L’audition dans un couloir à Bucarest
La pandémie ferme tous les théâtres en 2020. Son amie Dora, ancienne joueuse de tennis professionnelle, la pousse à passer des castings pour la première fois. Elle commence à auditionner. À l’été 2021, elle est en Roumanie pour la première fois depuis trois ans quand son manager lui envoie un message : une audition pour 1883, la préquelle de Yellowstone créée par Taylor Sheridan sur Paramount+.
Elle achète un trépied et un anneau lumineux le jour même. Elle filme dans le couloir étroit et sombre de l’appartement d’une amie à Bucarest. La lumière est mauvaise. Elle envoie quand même. Le soir de son retour à Los Angeles, son manager appelle : elle a le rôle. Quatre jours plus tard, elle est au Texas.
1883 et Noemi : 500 ans d’histoire romani à l’écran
Dans la série 1883, Gratiela Brancusi joue Noemi, une veuve romani qui fuit l’Europe avec ses deux jeunes fils. Son personnage apparaît dans les dix épisodes de la série, diffusée fin 2021.
Pour comprendre Noemi, il faut savoir ce que les Roms ont traversé. Pendant environ 500 ans, ils ont été réduits en esclavage sur les territoires roumains et valaques. L’abolition de cet esclavage a eu lieu environ vingt ans avant l’époque où se déroule 1883. Partout en Europe, des « chasses aux gitans » étaient encore pratiquées. Et dans la culture romani traditionnelle, une veuve reste veuve toute sa vie — Noemi brise cette règle en cherchant une nouvelle vie aux côtés de Thomas (LaMonica Garrett), agent Pinkerton descendant d’esclaves. Deux personnages que l’histoire a marqués de la même façon.
Grațiela ne s’est pas contentée de lire des livres pour préparer ce rôle. Elle a consulté le meilleur ami de son père, un ancien respecté au sein d’une tribu romani traditionnelle en Roumanie, qui officie comme juge dans le système judiciaire interne de la communauté — des informations auxquelles les chercheurs extérieurs accèdent rarement.
La critique salue la relation Noemi-Thomas comme le vrai cœur émotionnel de la série. En mars 2022, dans la foulée du succès de 1883, elle signe avec la société de management Elevate Entertainment.
Mayor of Kingstown : le personnage qui ne s’en sort pas
En septembre 2022, Deadline Hollywood annonce son arrivée dans la saison 2 de Mayor of Kingstown (Paramount+), aux côtés de Jeremy Renner. Elle y joue Tatiana Sonovitchka, hôtesse au Cheetah Nightclub, liée à la mafia russe et mère d’un nourrisson.
Elle est présente sur six épisodes, entre la saison 2 et la saison 3 (2023-2024). Son arc se termine brutalement : en saison 3, Tatiana est exécutée par le nouveau chef de la mafia, jugée trop dangereuse après avoir participé à la capture de son ancien patron Milo Sunter.
Un personnage aux antipodes de Noemi. L’une construisait sa liberté. L’autre n’a jamais pu en trouver.
Ce qui vient : Atonement et le grand écran
En post-production depuis 2025, Atonement est son premier long métrage de cinéma. Le film est réalisé par Reed Van Dyk, nommé aux Oscars pour son court métrage DeKalb Elementary en 2017. Grațiela y incarne Anna Ramirez, aux côtés de Kenneth Branagh, Hiam Abbass (Succession) et Boyd Holbrook (A Complete Unknown).
Le film s’appuie sur un article du New Yorker signé Dexter Filkins en 2012. Il suit un marine américain hanté par un incident meurtrier à Bagdad en 2003, qui cherche à retrouver la seule survivante de la famille irakienne que son unité a ciblée. Tourné en Jordanie et au Texas, le projet réunit un casting qui attire déjà l’attention des circuits de festivals.
Passée par le journalisme, la publicité, les prisons de Los Angeles, et un couloir sombre à Bucarest, Gratiela Brancusi arrive sur le grand écran avec un bagage que peu d’acteurs peuvent revendiquer. Le nom Brâncuși résonne depuis longtemps à Paris. La suite de sa carrière va déterminer si l’actrice finit par lui donner une nouvelle signification.

